Le Repaire des Sciences
Sciences Physiques et Chimiques

 

 

 

 

     Art et science : coordination impossible ?

 

 

         L’inspiration de l’artiste face au ciel nocturne ne peut pas éviter de se confronter aux conceptions toujours renouvelées de l’astronomie scientifique .

 

         On trouve un exemple du rapport à la fois difficile et fertile entre art et science dans l’oeuvre de très grands artistes du XIXème siècle, Walt Whitman et Vincent Van Gogh .

        

         Le poète américain Walt WHITMAN (1819-1892) fut le chantre par excellence de l’esprit de frontière, fondé sur la liberté individuelle et l’immersion dans un monde naturel, grandiose et encore vierge, à l’origine de la célèbre « Ruée vers l’Ouest » dans laquelle devaient se forger les Etats-Unis .

         Dans son chef-d’oeuvre Leaves of Grass (Feuilles d’herbe), on trouve une poésie dédiée à l’astronomie, intitulée Quand j’écoutais le savant astronome :

 

Quand j’écoutais le savant astronome, quand preuves, chiffres furent alignés devant moi, quand on me montra cartes et diagrammes, additions, mesures et divisions, quand assis dans la salle j’écoutais la conférence très applaudie de l’astronome, très vite et sans que je pusse l’expliquer je me sentis ennuyé et déprimé ; je me levai alors et sortis me promener seul, dans l’air de la nuit, mystique et humide, et de temps à autre, dans un silence parfait, je levais les yeux vers les étoiles .

 

         Difficile d’exprimer d’une manière plus tendue et incisive le fossé qui se creusa au XIXème siècle entre l’art et la science : d’un côté les manières hermétiques, le langage sibyllin pour initiés, les contenus trop exclusivement techniques d’une communication scientifique tendant souvent à s’enfermer dans ses laboratoires et académies, de l’autre l’imagination, les sentiments, les émotions d’un poète totalement plongé dans le tourbillon d’un monde changeant, où la place de l’homme tient le centre des transformations .

 

         Cependant la science, et notamment l’astronomie, commençait à jouer un rôle différent, elle devenait progressivement le fondement d’une nouvelle vision du monde, incommensurable avec philosophies et religions traditionnelles ; elle devenait capable de susciter enthousiasmes et émotions propres, voire d’inspirer de nouvelles esthétiques ...

         Le poète néerlandais Vincent VAN GOGH (1853-1890) est un artiste mythique de notre temps ; la nuit du 19 juin 1889, alors qu’il était interné à Saint-Rémy-de-Provence, il peignit une de ses toiles les plus célèbres et les plus reproduites, la Nuit étoilée . Sur cette oeuvre, le ciel n’a pas l’aspect rassurant et serein décrit par Whitman : c’est un tourbillon de lumières et de mouvements, un océan céleste tumultueux qui domine, en l’écrasant presque, un paisible paysage de campagne . Une recherche récente de l’historien d’art américain Albert BOIME, qui s’est servi d’un planétarium pour reconstituer ce que Van Gogh voyait depuis sa chambre, a démontré que les couleurs éblouissantes correspondaient aux positions éphémères d’astres tels que la Lune, Vénus ou la constellation du Bélier ; en outre, les tourbillons lumineux correspondent non pas à des phénomènes de cette nuit, mais à des photos de comètes ou de nébuleuses publiées à l’époque . Ce tableau a un rôle réellement vulgarisateur puisqu’il offre à la vue des phénomènes accessibles seulement avec un instrument, c’est-à-dire inconnus du public . Ce tableau de Van Gogh symbolise-t-il la faiblesse et l’insignifiance de l’homme par rapport aux forces du ciel que seule l’inspiration de l’art peut exprimer ? Il s’agit en toute rigueur plus d’une question d’artiste que celle d’un astronome .

         Van Gogh était un lecteur passionné des revues de vulgarisation astronomique, et fut donc très influencé par les travaux et les spéculations de l’astronome et écrivain Camille FLAMMARION . Vulgarisateur célèbre par son Astronomie Populaire et fondateur de la SAF, Société Astronomique de France, Flammarion se place très vite à la pointe des théories et conceptions de l’époque jusqu’à développer une nouvelle religion-philosophie postulant la pluralité des mondes habités et l’immortalité des êtres sensibles à travers une succession infinie de vies en des mondes différents et lointains .

         En 1889, gravement malade, Van Gogh voyait le ciel tel que le lui présentait cette nouvelle science astronomique et les spéculations de Flammarion, et c’est cette vision inspirée qui a donné ce chef-d’oeuvre qu’est la Nuit étoilée...