Le Repaire des Sciences
Sciences Physiques et Chimiques

 

 

 

 

     Réflexions sur l'origine

 

 

Mythologiser

La tentative de "mythologiser" est toujours présente chez les êtres humains. Il est naturel de chercher à faire coller les schémas traditionnels de la pensée mythique aux nouvelles connaissances issues des recherches scientifiques. "Les idées anciennes traversent les âges, dit Gaston Bachelard, elles reviennent toujours dans les rêveries plus ou moins savantes avec leur charge de naïveté première."
Les succès accumulés de la théorie du Big Bang ont amené dans son sillage l'idée que l'astrophysique contemporaine aurait quelque chose à dire sur sur l'origine ou le début du cosmos. Nous aurions maintenant identifié la "création du monde". Cette création aurait eu lieu au temps zéro de l'échelle cosmique, sur laquelle nous lisons l'âge de l'Univers (vers quinze milliards d'années). Le Pape Pie XII n'a pas hésité à identifier cet événement avec le "Fiat lux !" biblique.
On comprend facilement comment l'imagination toujours galopante a pu associer une théorie physique à un mythe intemporel et par là séduisant (ou peut-être vaudrait-il mieux dire : séduisant et par là même intemporel). Le physicien se doit de jeter sur la question un regard impartial, empreint d'une rigueur sans complaisance essentielle à l'efficacité de la démarche scientifique. Que reste-t-il de cette mythologie et de ces prétentions métaphysiques quand le sens critique est passé par là ? Sommes-nous autorisés à garder dans notre propre langage des expressions comme "naissance de l'Univers" ou "premiers instants de l'Univers" ? Par quoi faut-il les remplacer ? Quels termes préserveraient l'essence de nouvelles connaissances sans y associer des éléments d'origine douteuse ? Les acquis de la science doivent être dégagés de leur gangue mythologique ou idéologique.
Le mot "création" est particulièrement visé ici. Au sens littéral du terme, "créer" veut dire "faire sortir quelque chose de rien". Par exemple : un univers. Expliquer la création du cosmos voudrait dire : savoir comment il est "sorti" du "néant". La science ne maque pas de pouvoirs explicatifs ; mais on explique toujours "quelque chose" par "autre chose". Pourquoi ceci ? Parce que cela. Cette réponse, à son tour, entraîne la question : et pourquoi cela ? Résultat : une séquence de "pourquoi emboîtés" toujours passibles d'une nouvelle interrogation. Pourquoi les pommes tombent-elles ? Parce que la Terre les attire (selon Newton). Mais pourquoi la Terre les attire-t-elle ? Parce que sa masse courbe l'espace environnant (selon Einstein). Mais pourquoi ? Etc...
Prétendre posséder une théorie de la création signifie pouvoir relier quelque chose (l'Univers) à rien. Un tel exploit n'est pas dans les cordes de la démarche scientifique. Le mot "création" recouvre une réalité mystérieuse et fascinante. Les interrogations que ce mot suscitent se situent au niveau métaphysique. Elles sont étrangères à la science. Contrairement à une opinion répandue, nous n'avons pas expliqué la création de l'Univers. Nos prétentions sont beaucoup plus modestes.

Les métaphysiciens distinguent soigneusement deux sens au mot "création". Il peut s'agir d'une action située à un moment précis du temps : le temps zéro de l'Univers. Il peut également s'agir d'un acte intemporel situé "au-dessus du temps", qui "garderait le monde dans l'existence" (pour employer la terminologie de saint Thomas d'Aquin). Ce second sens s'appliquerait aussi bien à un univers qui aurait eu un début (univers historique) qu'à un univers qui existerait depuis un temps infini dans le passé et pour un temps infini dans l'avenir (univers éternel).
Cette distinction peut éclairer certains chapitres récents de la cosmologie contemporaine. Plusieurs auteurs ont publié des "recettes d'univers". Comment faire émerger des mondes multiples à partir de rien ? Bien que largement spéculatives, ces idées sont fondées sur une physique correcte et ne manquent pas d'intérêt. Peut-être ont-elle joué un rôle dans la naissance du seul cosmos que nous connaissions : le nôtre.
Pourtant une remarque s'impose. Ces recettes dépendent essentiellement de l'existence préalable des lois de la physique telles que les expériences de laboratoire nous ont permis de les formuler. Elles impliquent que ces lois "existent" avant et "au-dessus" ces univers. On pense ici aux "idées" de Platon qui sous-tendent l'apparence des êtres réels.
Dans ce contexte, la question métaphysique de Leibniz "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?" se ramène à la question "Pourquoi y a-t-il des lois plutôt que pas de lois ?". Le problème de la création serait alors celui de l'origine intemporelle des lois qui régissent le cosmos et qui lui auraient "permis" d'apparaître il y a quinze milliards d'années. Sur cette origine, nous sommes dans l'ignorance la plus totale.

Le mode fut-il constitué en sept jours comme l'enseigne la Bible ou en quinze milliards d'années comme le prétend la théorie du Big Bang ? Cette question, souvent posée, peut servir à délimiter les territoires propres des cosmologies religieuses et scientifiques.
Aux théologiens qui refusaient, pour des motifs bibliques, la rotation diurne de la Terre, Galilée répondait : "Contentez-vous de nous dire "comment on va au ciel" et laissez-nous le soin de dire "comment va le ciel"."
En termes plus contemporains, on dirait que la morale (religieuse, philosophique) est le domaine du "comment vivre dans le monde" tandis que la science est le domaine du "comment fonctionne le monde". Quand les territoires sont bien balisés, les risques d'intrusion territoriale sont minimes.
Il est un domaine pourtant où les territoires semblent se joindre : celui du "d'où vient le ciel (le monde) ?". Dans les sociétés traditionnelles, les "histoires saintes" racontent le passé pour donner du sens au présent. Elles montrent l'intégration de la personne dans le cosmos. Elles donnent à chacun le sens de sa vie et définissent ses devoirs, "pour la bonne marche du monde". Elles servent à fonder les objectifs de la société et la législation qu'elle se donne.
Jetons un coup d'oeil rapide sur le répertoire ethnologique des cosmologies traditionnelles pour en dégager quelques grandes lignes. Cette rétrospective nous aidera à identifier les composantes mythologiques de notre imagerie moderne.

 

Cosmologies de création

L'idée que le monde n'a pas toujours existé s'y retrouve fréquemment. Le monde a été "créé". Son état initial est sans forme. L'ordre y apparaît suite à l'intervention d'un élément organisateur qui le structure. Cet événement historique est fondateur de la "sagesse" d'une société, telle que l'exprime sa "vision du monde". Les hommes doivent obéir aux lois pour empêcher le retour du chaos initial. Le récit mythologique est gardien de l'ordre.
"Au commencement était..." Le cosmos apparaît dans un passé lointain. Son début se raconte comme un conte. Il surgit du "néant". Mais comment décrire le néant ? Une méthode traditionnelle consiste à accumuler les négations.
Dans la tradition indienne des Upanishad, on dit brièvement : "Au début l'Univers n'existait pas. Il en vint à exister." D'autre traditions insistent : "Il n'y avait ni Soleil, ni Lune, ni terrain, ni montagne ; tout était confusion", dit un texte polynésien. "Il n'y avait ni homme, ni bête, ni poule, ni chien, ni être vivant. Il n'y avait ni océan, ni eau douce." Dans un récit égyptien, on affirme que "le ciel n'existait pas. Les hommes non plus. Les dieux n'étaient pas nés. Il n'y avait pas la mort."
Le chaos initial implique une absence de formes et de structures. Il se présente parfois comme une vaste étendue aquatique plongée dans l'obscurité profonde. L'eau est le prototype de la substance informe.
"L'Univers était dans l'obscurité, avec de l'eau partout, sans aurore, sans clarté, sans lumière", dit un texte maori (Nouvelle-Zélande). Selon les Rig Veda (Indes) : "Il y avait au début l'obscurité. Tout était en eau." Et selon le Popol Vuh (maya) : "Au début tout était calme, silencieux, et immobile. Rien n'existait sauf le ciel vide et la mer calme dans la nuit profonde."
Voici maintenant une version huronne (Canada) : "Au début il n'y avait que de l'eau : un vaste océan." "A l'origine il n'y avait pas d'étoiles, pas de Lune, pas de Soleil. Tout était noir et partout il n'y avait que de l'eau", dit une légende maidu.
Un texte babylonien est beaucoup plus loquace sur "ce qu'il n'y avait pas" :

"Aucune maison sacrée, aucune maison des dieux n'avait été érigée.
Aucun jonc n'avait poussé. Aucun arbre n'avait été planté.
Aucune brique n'avait été cuite. Aucun moule de brique n'avait été préparé.
Aucune ville n'avait été érigée. Aucun homme debout n'avait été engendré.
Les profondeurs étaient encore incréées. Eridu pas encore bâtie.
Le siège de sa maison sainte, la maison des dieux, n'était pas érigé.
Toute la Terre était mer.
"

 

L'Oeuf cosmique

Plus tard, un élément organisateur vient informer le chaos. Cet être prend des formes variées.
Dans la tradition judéo-chrétienne, la Genèse se présente comme une cosmologie d'origine. "La Terre était sans forme et vide. L'obscurité s'étendait à la surface des profondeurs et l'esprit de Dieu se mouvait sur l'étendue des eaux."
Cet élément organisateur se présente quelquefois comme un oeuf (souvent lui-même né du chaos). L'éclosion du poussin, issu d'une substance gélatineuse (apparemment) informe, était certes de nature à émerveiller nos lointains ancêtres. L'analogie entre cet événement prodigieux et la naissance du cosmos devait paraître toute naturelle. On retrouve cette image dans les traditions grecque, égyptienne, hindouiste, japonaise et péruvienne.
Selon un texte égyptien : "Au commencement, le monde était un désert océanique. Le dieu de lumière apparut sous la forme d'un oeuf brillant, qui flottait sur la nappe aquatique." Chez les Grecs, l'Oeuf primordial est engendré par la nuit. Ses deux moitiés, en se séparant, constituent d'une part la Terre et d'autre part le Ciel, son couvercle. Eros, dieu de l'Amour, naît de cet Oeuf.
De même, en Inde, l'Oeuf est engendré des eaux primitives. Il est couvé par l'oie Hansa, une image du Souffle divin. Le Ciel et la Terre sont ses deux moitiés partagées. En Chine, de l'Oeuf cosmique naît le géant Pan Gu. Il sera dépecé et ses morceaux deviendront les astres et autres éléments de la nature.
Voici un texte plus géographiquement descriptif, tiré des Upanishad (Inde) : "Au début, l'embryon d'or n'existait pas, puis il exista. Il crût. Il se transforma en un oeuf. L'oeuf dura un an, puis il s'ouvrit. Une moitié était d'argent ; l'autre d'or. L'argent devint la terre ; l'or devint le ciel ; le blanc devint les montagnes ; le jaune devint la brume et les nuages ; les petites veines devinrent les fleuves et le fluide devint la mer."
L'élément organisateur se présente également sous les traits d'un oiseau. Pour nos ancêtres, défier la pesanteur tenait sans doute du "surnaturel" !
"Au début, quand il n'y avait que de l'eau, Dieu et le "premier homme" se mouvaient sous la forme de deux oies noires au-dessus de l'océan primordial" dit une légende sibérienne. Une autre, d'origine inuit (Eskimos) : "C'était dans le temps où il n'y avait pas d'homme sur la Terre. Le premier homme resta quatre jours dans une cosse de pois... Quand il en sortit il vit une forme noire venant vers lui en se trémoussant. C'était le Corbeau... Le Corbeau prit deux morceaux d'argile et leur donna la forme de moutons. Quand il eut agité ses ailes quatre fois, les moutons s'animèrent et s'enfuirent dans la montagne."
Et pour terminer cette anthologie, voici une description hautement imagée qui nous vient des Mohaves : "Au début, il n'y avait rien que l'obscurité. Des sons, bourdonnements et grondements s'entendaient par intervalles. Du rouge, du blanc s'enroulèrent en torsade et convergèrent vers un point dans l'obscurité. Ils agissaient de concert en s'entortillant. Ils s'unirent en un point pour produire. La boule ainsi formée frémit et tourbillonna, se condensa en une substance qui devint deux embryons enveloppée dans ce placenta. Cela s'était produit dans l'espace et dans l'obscurité. Ils naquirent prématurément, tout s'immobilisa car ils étaient morts-nés. De nouveau les lumières tourbillonnèrent, s'unirent et se produisirent. Cette fois les embryons parvirent à terme. Au-dedans les deux enfants se parlèrent..."

 

Cosmologies d'éternité

Les cosmologies de création sont celles pour lesquelles l'Univers a eu un début dans le temps. Une sorte de "temps zéro" qui marque le départ de l'histoire.
Il existe, en parallèle, une classe de cosmologies d'éternité. Elles sont relativement rares. L'élément structurant n'est pas "avant" mais "au-dessus" du monde. Il est hors du temps. Le Tao pourrait en être un exemple, même s'il est très difficile d'en parler correctement. De lui, Lao Tseu a dit

"Sans nom, il représente l'origine de l'univers.
Avec nom, il constitue la Mère de tous les êtres.
Ce quelque chose est muet et vide.
Il est indépendant et inaltérable.
Il circule partout sans se lasser.
"

Dans la tradition hindouiste, l'univers est cyclique. L'histoire est constituée d'une séquence de chapitres semblables. Cela débute par une création et cela se termine par une annihilation du cosmos. A la fin de chaque cycle, Shiva endosse sa livrée de destructeur, remet les pendules à zéro, et on recommence. Comme une respiration cosmique, les cycles se succèdent indéfiniment sous l'oeil de la trilogie divine : Shiva, Brahma et Vishnu.

 

L'influence d'Aristote

Ce bref panorama des mythologies traditionnelles permet d'identifier quelques éléments récurrents. L'image d'un univers initial chaotique, mis en forme par un élément organisateur, intéresse particulièrement la cosmologie contemporaine.
Pendant longtemps, l'idée de cosmologie est restée étrangère au monde des scientifiques. On raconte qu'Ernest Rutherford, célèbre physicien anglais du début du XXème siècle, ne tolérait pas ce mot dans son laboratoire.
La science ne possédait pas, jusqu'à très récemment, les outils requis pour construire une "théorie globale du cosmos". L'idée d'un Univers statique s'y est en quelque sorte imposée par défaut. Par manque de raisons de penser autrement. Historiquement, la nécessité d'affranchir la science des présupposés de nature religieuse a sans doute prêté un puissant appui psychologique à la notion d'un cosmos éternel et sans création.
Nous utiliserons le terme de "cosmologie statique" pour décrire cette vision du monde. Non seulement l'Univers existe depuis toujours, mais il n'a pas d'histoire. Rien d'important ne s'y passe jamais. Notons en passant qu'une cosmologie d'éternité, celle des hindouistes par exemple, n'est pas nécessairement statique.
La cosmologie d'Aristote nous offre le modèle classique d'une cosmologie statique. Pour ce philosophe grec qui vécut quatre siècles avant Jésus-Christ, le monde est divisé en deux grands domaines. Ce qui est "sous la Lune" (infralunaire) est soumis aux changements : le bois pourrit, le fer rouille, les montagnes d'érodent et les vallées se comblent. Ce qui est au-dessus de la Lune (supralunaire), à l'inverse, est inaltérable et impérissable. Rien n'y change jamais. Incréées et éternelles, les étoiles offrent l'image de la permanence du cosmos. Chaque année, les constellations reprennent fidèlement leurs positions dans le ciel. L'Univers a toujours existé et il existe toujours, éternellement, semblable à lui-même.
L'influence de la pensée d'Aristote sur le développement de la culture occidentale fut considérable. Le mot "paradigme" sert souvent à dénoter les systèmes d'idées que les penseurs d'une période prennent pour acquis. Ce que, d'un commun accord, on ne remet pas en question. La base stable à partir de laquelle, et sur laquelle, les enjeux se débattent. L'Univers éternel et statique d'Aristote a longtemps été un paradigme de la pensée philosophique et scientifique.
Les cosmologies de création n'avaient d'autre justification que le poids des traditions qui les avaient fait connaître. Justification dont la pensée scientifique se méfiait par-dessus tout. Cette méfiance durable n'est sans doute pas sans rapport avec la difficulté, pour certains chercheurs, à remettre en question la notion de "cosmos statique", quand les preuves se sont accumulées contre elle.

 

Les surprises de la cosmologie scientifique

Au XXème siècle, grâce à Albert Einstein, la science s'est donné les moyens de construire une "théorie de l'Univers". Utilisant sa méthode traditionnellement si fructueuse - dialogue entre l'observation et les concepts mathématiques -, elle a pu interroger la nature et sonder la structure du cosmos. Les résultats furent pour le moins stupéfiants.
Première surprise : l'Univers n'est pas statique ; il est en évolution. Le changement y règne. Les observations d'Aristote étaient trop limitées. Vu par nos télescopes et autres instruments de mesure, l'Univers d'aujourd'hui ne ressemble en rien à celui d'il y a quinze milliards d'années.
Deuxième surprise : on y retrouve l'image d'un Univers primordial chaotique, informe et sans organisation. Ainsi que celle d'une structuration progressive du cosmos. Les forces physiques, régies par des lois précises et universelles, sont les éléments organisateurs. L'histoire de l'Univers est l'histoire de la croissance de la complexité à l'échelle cosmique.
Troisième surprise : ces lois possèdent des propriétés remarquables. Elles nous paraissent "finement ajustées" pour promouvoir la complexité. Des variations infimes des valeurs numériques qui les spécifient suffiraient à le rendre stérile. Aucune forme de vie, aucune structure complexe n'y serait jamais apparue. Même pas une molécule de sucre, même pas un atome de carbone... Les lois possédaient déjà, dès les premiers temps, la capacité de donner naissance à la complexité, à la vie et à la conscience. Sans ce réglage fin de leurs propriétés, rien de cela n'airait été possible. Un Univers régi par des lois disons "quelconques" n'engendre pas d'observateur.
Même si nous ignorons le sens profond de cette constatation, il convient de reconnaître qu'elle n'est pas banale. On ne la repousse pas d'un revers de la main. Il importe de savoir et de pouvoir coexister avec ce qui nous échappe...
Aristote n'a pas perçu le caractère évolutif du cosmos. Pourtant, certaines notions qui lui sont chères semblent particulièrement adaptées à décrire l'histoire du monde. On peut y voir une "actualisation" des propriétés structurantes de la matière cosmique, déjà "en puissance" dans la forme des lois de la nature. Le miracle de la vie n'est pas qu'elle soit apparue il y a trois milliards cinq cents millions d'années sur notre planète. C'est qu'elle ait pu paraître quelque part dans l'Univers. C'est qu'elle était déjà "en puissance" au moment du Big Bang, dans la forme des lois qui régnaient sur la matière chaotique et incandescente.
Autrement dit, le plus stupéfiant, c'est que, dans l'ensemble des lois possibles, il en existe qui puissent promouvoir la complexité. Que ce réglage fin ait été possible.

 

Coïncidences ou connivences ?

Les analogies entre le message des cosmologistes d'origine et ces découvertes récentes de la science moderne sont surprenantes. Par exemple : l'image d'un chaos initial s'organisant au cours des âges. Faut-il y voir l'effet d'une intuition prémonitoire ? Ou seulement une coïncidence sans signification profonde ? Ces récits d'origine, nous l'avons vu, ne sont pas universels. L'existence de cosmologies sans origine (en Inde, par exemple) pourrait appuyer l'idée d'une coïncidence. On pourrait aussi objecter que, dans la multitude des cosmologies traditionnelles, on devait "fatalement" retrouver la "bonne" réponse. Ces objections, pourtant, ne me paraissent pas clore le débat. A vouloir éluder systématiquement le mystère, on risque de négliger des pistes précieuses.
Les connivences entre l'esprit humain et l'Univers que ces analogies cosmologiques pourraient indiquer ne sont pas chose nouvelle pour le scientifique. L'extraordinaire efficacité des mathématiques, inventées par le cerveau humain, à décrire certains aspects du monde réel a toujours été pour le physicien un motif d'émerveillement. Les mesures confirment la théorie quantique avec une précision qui dépasse quelquefois une partie dans un milliard. D'où vient à l'esprit humain l'aptitude à créer des concepts aussi performants ? Arriverons-nous jamais à une explication satisfaisante de cette aptitude ?
Un filon s'impose à nous départ. Rappelant que le cerveau humain est le fruit de l'évolution cosmique régie par les lois de la physique, il faudrait supposer que cette origine lui en assure, d'une façon mystérieuse, une connaissance innée. Malheureusement, il nous est bien difficile d'aller au-delà de cette hypothèse intéressante mais gratuite.

 

Le problème des "valeurs"

Un point fondamental différencie cosmologies religieuses et cosmologies scientifiques. L'élément organisateur n'y joue pas le même rôle. Chez les premières, il fonde les valeurs et fournit le sens de la vie. Chez les secondes, les lois naturelles, organisatrices du cosmos physique, ne sont nullement porteuses de sens. Elles se contentent de promouvoir la complexité des systèmes. Le "bien" et le "mal" leur sont étrangers. Elles sont strictement amorales.
Cette amoralité des lois physiques pose problème à la croissance de la complexité. L'efficacité que ces lois assurent aux systèmes qu'elles organisent pourrait mettre toute l'entreprise en péril. Les crises planétaires de notre monde contemporain nous en offrent une illustration dramatique. Personne ne sait aujourd'hui si la complexité est "viable".
Le cerveau humain est la structure la plus complexe à notre connaissance. Ce chef-d'oeuvre de la nature utilise ses meilleurs talents pour élaborer un arsenal nucléaire qui pourrait bien l'exterminer. S'il évite l'holocauste nucléaire, il est encore menacé par sa propre pollution (effet de serre, trou dans la couche d'ozone, déchets variés). L'élimination de la vie terrestre porterait un sale coup à la croissance de la complexité.
La question du "comment fonctionne le monde" a fait au cours des siècles derniers des progrès considérables. Tel n'est pas le cas pour le "comment vivre". Les sagesses traditionnelles ont largement perdu de leur impact. L'urgence de la menace planétaire repose sur la question du sens de la vie et du fondement des valeurs morales.
Les crises planétaires mettent en évidence les rôles respectifs des cosmologies religieuses et scientifiques. Le rôle des premières n'était pas d'explorer le passé de l'Univers, mais de fonder la loi morale et d'enseigner la sagesse de vivre. Face à ces objectifs, il importe peu que le monde se soit constitué en quinze milliards d'années plutôt qu'en sept jours et que le chaos initial ait baigné dans une éblouissante lumière plutôt que dans une profonde obscurité.