Sclérose en plaques : pourquoi les femmes sont plus touchées
6 juillet 2026Sclérose en plaques et genre : pourquoi les femmes développent la maladie plus tôt — et plus souvent
En 2026, la sclérose en plaques (SEP) touche environ 2,9 millions de personnes dans le monde, et parmi elles, les femmes représentent près des trois quarts des cas. Ce déséquilibre n’a rien d’anodin : il traduit des différences biologiques profondes, ancrées dans la génétique, le système immunitaire et les fluctuations hormonales qui jalonnent la vie féminine. Comprendre pourquoi plus de femmes développent la sclérose en plaques — et à un âge plus précoce — est l’une des questions les plus actives de la neurologie contemporaine. Les réponses émergentes bousculent notre façon d’appréhender l’immunologie du genre et ouvrent des pistes thérapeutiques inédites.
Un écart qui s’est creusé au fil des décennies
Dans les années 1950, le ratio femmes/hommes atteints de SEP était d’environ 2 pour 1. Aujourd’hui, selon les cohortes épidémiologiques les plus récentes, ce ratio frôle 3 pour 1, voire dépasse ce seuil dans certaines régions d’Europe et d’Amérique du Nord. Ce creusement progressif ne peut pas être expliqué uniquement par la génétique, dont l’évolution est bien trop lente pour rendre compte d’un changement sur deux ou trois générations. Cela suggère que des facteurs environnementaux, en interaction avec la biologie du sexe, jouent un rôle amplificateur.
La SEP est une maladie auto-immune démyélinisante : le système immunitaire attaque par erreur la gaine de myéline qui entoure les fibres nerveuses du cerveau et de la moelle épinière. Mais pourquoi ce dérèglement immunitaire frappe-t-il si disproportionnellement le système nerveux des femmes ? La réponse est multifactorielle.
Estrogènes et sclérose en plaques : un mécanisme à double tranchant
Les hormones sexuelles féminines — en particulier les estrogènes — sont au cœur du débat scientifique sur la SEP féminine. Leur influence sur l’immunité est profonde et paradoxale.
Les estrogènes, amplificateurs de la réponse immunitaire
Les estrogènes agissent directement sur les cellules immunitaires via des récepteurs aux estrogènes (ERα et ERβ) exprimés sur les lymphocytes T, les lymphocytes B et les cellules dendritiques. Leur effet général est d’augmenter la réactivité du système immunitaire : production accrue d’anticorps, activation plus vigoureuse des cellules T auxiliaires (Th1 et Th17), expression renforcée de cytokines pro-inflammatoires comme l’interleukine-17 (IL-17). Dans le contexte d’une maladie auto-immune comme la SEP, cette hypervigilance immunitaire se retourne contre l’organisme lui-même.
Des études sur des modèles murins d’encéphalomyélite auto-immune expérimentale (EAE — le modèle animal de la SEP) ont montré que l’administration d’estradiol aggrave la maladie dans certaines conditions, mais peut aussi avoir des effets neuroprotecteurs selon le type de récepteur ciblé et la phase de la maladie. Cette dualité complique l’interprétation clinique.
La grossesse comme révélateur : l’effet protecteur de l’estriol
Un phénomène clinique bien documenté illustre la complexité du lien entre estrogènes et sclérose en plaques : les poussées de SEP diminuent significativement au cours du troisième trimestre de grossesse, notamment grâce à l’estriol (E3), un estrogène produit en grandes quantités par le placenta. L’estriol favorise un profil immunitaire dit Th2 (anti-inflammatoire), protégeant ainsi le fœtus tout en atténuant l’auto-immunité maternelle.
Des essais cliniques ont testé des suppléments d’estriol chez des femmes atteintes de SEP rémittente-récurrente avec des résultats encourageants sur la réduction des lésions à l’IRM. En 2026, cette piste reste active, même si une thérapie approuvée spécifiquement à base d’estriol n’a pas encore été mise sur le marché en Europe.
Immunologie du genre : un système immunitaire fondamentalement différent
L’immunologie du genre est un champ scientifique qui s’est structuré au cours des vingt dernières années. Il établit que le sexe biologique détermine profondément le calibrage du système immunitaire, bien au-delà des seules hormones.
Le chromosome X : un réservoir de gènes immunitaires
Les femmes possèdent deux chromosomes X, contre un seul chez les hommes. Or, le chromosome X héberge une concentration exceptionnelle de gènes liés à l’immunité : FOXP3 (régulateur clé des lymphocytes T régulateurs), TLR7 et TLR8 (récepteurs de l’immunité innée), CD40L, et plusieurs gènes impliqués dans la présentation des antigènes. Avoir deux copies de ces gènes — même si l’une est partiellement inactivée — confère aux femmes une réponse immunitaire plus robuste, mais aussi plus susceptible de se dérègler.
Des travaux récents publiés en 2024 et confirmés en 2026 ont mis en évidence que l’inactivation du chromosome X n’est pas toujours complète dans les cellules immunitaires : certains gènes « s’échappent » de cette inactivation (on parle d’escape genes), augmentant l’expression de protéines immunitaires et donc le risque d’auto-immunité.
Les lymphocytes T régulateurs : moins efficaces chez les femmes ?
Les lymphocytes T régulateurs (Tregs) sont les gardiens de la tolérance immunitaire — ils empêchent le système immunitaire d’attaquer les tissus sains. Des études ont montré que les Tregs féminins sont, en conditions basales, moins suppressifs que leurs équivalents masculins, et que les estrogènes peuvent paradoxalement affaiblir leur fonction régulatrice dans certains contextes inflammatoires. Ce défaut de régulation est un des mécanismes proposés pour expliquer la plus grande prévalence des maladies auto-immunes chez les femmes.
Facteurs environnementaux et hormonaux cumulés : une vulnérabilité construite
Si la génétique pose un terrain, c’est l’interaction avec l’environnement qui déclenche la maladie. Plusieurs facteurs spécifiques à la vie des femmes semblent aggraver ce risque.
- La puberté précoce : l’apparition des règles marque le début des fluctuations estrogéniques cycliques. Des études épidémiologiques suggèrent un lien entre la précocité pubertaire et un risque accru de SEP, ce qui expliquerait en partie pourquoi les femmes développent la maladie en moyenne 4 à 5 ans plus tôt que les hommes.
- Les contraceptifs hormonaux : leur effet sur le risque de SEP est encore débattu, certaines études suggérant une légère augmentation du risque de poussées lors de l’arrêt de la pilule, sans preuve concluante à ce jour.
- Le stress chronique et le microbiome : les femmes présentent des profils de réponse au stress différents (axe HPA) qui modulent l’immunité. Par ailleurs, le microbiome intestinal — influencé par les hormones sexuelles — joue un rôle émergent dans la régulation de l’auto-immunité.
- Le déficit en vitamine D : facteur de risque bien établi de la SEP, la vitamine D interagit avec les récepteurs aux estrogènes, renforçant encore l’interconnexion entre hormones et immunité.
Des implications concrètes pour la recherche et le traitement
Comprendre les mécanismes hormonaux et génétiques qui expliquent pourquoi plus de femmes développent la sclérose en plaques n’est pas qu’un exercice académique. Cela ouvre des voies thérapeutiques sexo-spécifiques : moduler les récepteurs aux estrogènes dans les cellules immunitaires, renforcer la fonction des Tregs, ou cibler les gènes d’échappement du chromosome X sont autant de pistes explorées activement.
En 2026, plusieurs essais cliniques intègrent désormais le sexe biologique comme variable stratifiante, reconnaissant que les traitements immunomodulateurs peuvent avoir des effets différents selon le profil hormonal des patients. C’est un changement de paradigme majeur dans la médecine de précision appliquée à la neurologie.
FAQ — Questions fréquentes sur la sclérose en plaques et les femmes
Pourquoi la sclérose en plaques touche-t-elle plus les femmes que les hommes ?
Plusieurs mécanismes se combinent : les estrogènes amplifient la réactivité immunitaire, le chromosome X concentre de nombreux gènes liés à l’immunité, et les lymphocytes T régulateurs (responsables de la tolérance immunitaire) semblent moins efficaces chez les femmes dans certains contextes. Ces facteurs biologiques interagissent avec l’environnement pour augmenter le risque.
À quel âge les femmes développent-elles généralement la SEP ?
Les femmes reçoivent leur diagnostic en moyenne autour de 30 ans, soit 4 à 5 ans plus tôt que les hommes. Ce décalage est en partie attribué à l’exposition aux fluctuations hormonales qui commencent dès la puberté.
Les hormones de contraception augmentent-elles le risque de SEP ?
Les données actuelles ne permettent pas de conclure à un lien direct et causal entre contraceptifs hormonaux et risque de SEP. Certaines études suggèrent des effets sur la fréquence des poussées lors de l’arrêt de la contraception, mais ces résultats ne font pas l’objet d’un consensus scientifique en 2026.
La grossesse aggrave-t-elle la sclérose en plaques ?
Non, au contraire : le troisième trimestre de grossesse est souvent associé à une réduction des poussées, grâce notamment à l’estriol placentaire qui favorise une immunité anti-inflammatoire. En revanche, les poussées peuvent reprendre dans les mois suivant l’accouchement.
Existe-t-il des traitements spécifiques aux femmes pour la SEP ?
En 2026, il n’existe pas encore de traitement approuvé spécifiquement conçu pour les femmes atteintes de SEP, mais plusieurs essais cliniques explorent des approches hormonales (estriol, modulateurs des récepteurs aux estrogènes) et des thérapies ciblant les mécanismes génétiques liés au chromosome X. La médecine de précision intégrant le sexe biologique comme variable est en plein essor dans ce domaine.



